Fragments de vie

pour vous faire une idée de ma plume…

Pot-pourri d’une tranche de vie

Un “Next !” tonitruant avait retenti dans la salle où une vingtaine de couples étaient assis sur des chaises en plastique orange. Après une heure d’attente, notre tour était enfin arrivé . Nous nous étions levés pour nous frayer un chemin jusqu’à la petite pièce dans le fond qui faisait office de chapelle civile. J’entendis mon nom et le sien. Il dit “yes I do”, je dis “yes I do”. Il me passa l’anneau au doigt, ciselé avec une inscription à l’intérieur mais il n’y avait pas de cameraman pour faire de gros plan. Je fis de même. Nous nous embrassâmes chastement alors que l’employé municipal déclara solennellement “You are now husband and wife”. Nous nous arrêtâmes devant le drapeau américain pour la photo commémorative d’un instant fugace qui scella nos destins, immortalisé sur ce cliché jauni où je porte une veste blanche un peu trop grande pour moi, achetée la veille à Chinatown. Mon bouquet de fleurs en plastique a des rubans patriotiques. Je me fanerai avant lui. J’ai la main par dessus l’épaule de mon époux de fraîche date comme s’il était un camarade de beuverie. Le couple suivant était déjà là, impatient d’officialiser leur union pour le meilleur du pire. Un ordinateur cracha péniblement le certificat de mariage “ça vous coûtera vingt-cinq dollars” bredouilla l’employé derrière sa vitre en mâchant son chewing-gum sans même nous regarder…

J’apprenais que, comme les tondeuses, les appareils ménagers ou les voitures, les cercueils étaient énormes en Amérique. Mais en y regardant bien, les portions alimentaires étaient plus grosses, donc les cadavres aussi. Il fallait des corbillards plus grands pour les transporter, et les fossoyeurs devaient creuser des trous plus gros dans les cimetières dont la superficie justifiait la taille des tondeuses pour entretenir la pelouse plus verte que nulle part ailleurs. Je me demandais si le paradis était plus grand et l’éternité plus longue pour les Américains. Ce qui expliquerait leur ferveur religieuse, puisque en toute logique, les flammes de l’enfer seraient aussi beaucoup plus brûlantes…

Pas d’hommes au manteau rouge, à longue barbe avec une hotte derrière le dos dans ce quartier du Bronx, où même le blanc de la neige semblait cassé. La cage d’escalier sentait l’urine et le hashich. Les parois de l’ascenseur étaient recouvertes de graffitis obscènes. Au bout du couloir, mon mari sonna à la lourde porte en métal. Des bruits de serrures fermées à double tour indiquèrent que son ouverture était un privilège. On entrait directement dans la cuisine qui se résumait à sa plus simple expression. Un évier, une gazinière, une table et quatre chaises en formica. Dans le salon aux murs couleur vert marécage, la grand-mère semblait s’enfoncer inéluctablement dans le canapé rapiécé. Son teint était terne. Ses pupilles étaient aussi grises que l’écran d’une télé des années soixante-dix posée sur un meuble bas. Même l’oiseau chétif n’était pas sur sa balançoire mais sur le journal au fond de sa cage. Il ne chantait pas. Il bougeait à peine. Seul Jésus, doublement crucifié sur sa croix et sur le mur, clignotait de toutes les couleurs comme pour faire croire que c’était Noël tous les jours…

Il faisait une chaleur suffocante à Porto Rico à cette époque de l’année. Heureusement qu’il y avait la climatisation dans notre voiture de location. Nous étions sur le retour de l’observatoire d’Arecibo. J’ y ai un cliché de mon mari qui me rappelle un film de James Bond. De toute façon, toutes les photos où il figurait semblaient en sortir. Carole Bouquet et Sophie Marceau n’étant pas disponibles, je fus retenue à l’issue du casting. J’allumai la radio espérant tomber sur une station locale. Les informations parlaient d’un avion qui venait de s’écraser sur les tours du World Trade Center. Ses mains crispées sur le volant firent saillir ses phalanges. La mâchoire serrée, il dit d’une voix stoïque que l’attentat avait été perpétré de façon symbolique ce jour-là. Nous étions le 11 septembre, la date inversée en Amérique était le 911 qui correspondait au numéro de téléphone des urgences…

Il cirait ses chaussures pendant des heures en regardant CNN. J’étais épuisée rien qu’à le regarder. J’étais convaincue qu’il pouvait faire parler des terroristes. D’ailleurs, c’était sûrement une forme de torture qu’il développait en secret. J’étais prête à avouer n’importe quoi pour qu’il arrête ce mouvement lancinant de la brosse sur le cuir. Soudain le silence. J’allais soupirer de soulagement quand il s’emparait de l’autre chaussure. Alors je me levais et j’allais recouvrir mes talons d’une couche fraîche de terre dans le jardin et regarder les écureuils sauter de branche en branche dans le chêne séculaire. Quand je rentrais, mon mari avait démonté son pistolet et en graissait méticuleusement chaque pièce avec un chiffon. Après le dîner, il entreprenait de repasser ses chemises. Les crachats de vapeur du fer ponctuaient ses raclements de gorge. Il disait que ces corvées le relaxaient. Moi j’étais au bord de la crise de nerfs…

Ça avait été tellement vite avant que ça n’en finisse pas. Puis on avait commencé à parler à voix basse et le son des cloches me donnait froid dans le dos. Rita, la jeune chienne batifolait dans le parc en bas. Le camembert commençait à couler dans le frigo alors que ses membres raidissaient à vue d’œil…

Les grand tantes tiennent à peine debout, menaçant de tomber comme dans un jeu de mikado dès qu’il y en a une qui flanche en s’emmêlant les canes. Leurs petites mains tremblent dans la vôtre comme les pattes d’une souris blanche qu’on peut faire couiner en soufflant dessus, les yeux humides et délavés, tristes comme une mer sans poissons. J’évente de mes cils mes yeux qui transpirent. Sur la plage arrière de la voiture, je pose ma veste noire en jetant un dernier regard sur les grilles ouvertes du cimetière. Le sable est encore mouillé et je ne verrai la dalle sur la tombe de mon père que six mois plus tard. J’en recevrai des photos par courrier électronique et je me recueillerai devant mon écran en changeant les fleurs sur Photoshop …

%d bloggers like this: